Sous l'orage, un vieil homme ouvre le roman de sa vie. Deux heures plus tard, on comprend que ce roman n'était pas le sien : c'était le nôtre. Luc Gnepa filme l'adolescence comme on filme un pays : avec la certitude qu'on va y laisser quelque chose.
Le film s'ouvre comme un cahier. Une nuit sans visage, la pluie, le tonnerre qui entrent en scène sans prévenir ; et sous cette batterie céleste, une voix off s'installe. Du plan d'ensemble au plan moyen, puis à l'extrême gros plan, la caméra hésite — peut-être sait-elle où elle va : une lente descente vers un vieil homme qui tape, sur un écran, le récit de sa vie. Trois mouvements, trois échelles, un seul geste : réduire le monde à un visage, et ce visage à une mémoire. C'est un prologue de confession : celle d'un homme mûr par l'expérience. Cet état de choses installe d'emblée ce que le film ne cessera de négocier : raconter sa vie au passé et le poids des responsabilités qui vont avec.
Ébinto est un ado qui quitte son village près du fleuve pour Grand-Bassam, en Côte d'Ivoire, dans les années 70, en côtoyant le rêve immense d'apprendre la langue de Molière dans l'un des établissements les plus réputés de la contrée. La caméra capte une culture différente de celle du village : les marchés urbains rassemblent un grand nombre de métiers, la cohue, la solidarité qui n'a pas besoin de discours — le foyer de Monique, ce père qui l'accueille comme son fils, et cette jeune fille qui fait le ménage sans qu'on lui ait rien demandé. Puis il y a l'école, et là, l'œuvre dévoile sa plus belle intuition. Lors d'un rassemblement, les ordres claquent : « Au temps ! Fixe ! Repos ! Attention ! Prêt ! » Un camp militaire d'un autre genre ? En tout cas, pas une cour de récréation : la caméra fait une balade, un clin d'œil aux punitions, aux bizutages et autres. C'est l'école coloniale filmée comme une caserne : un pseudo-camp de redressement culturel.
Dans ce capharnaüm scolaire, Ébinto réussit à travailler dur pour mériter sa place. Et il pense à remercier ses ancêtres quand il rentre au village pour ses congés, avec la fameuse phrase « Bonjour, grand arbre ». La réussite scolaire est au rendez-vous. Toutefois, ce milieu s'imprègne d'une intention d'amour ; l'amour, lui, arrive comme une tempête et le film ne s'en remet pas. Entre l'amour de sa vie et la femme de sa vie, il découvre la dure réalité.
Ébinto ne choisit pas : il désire, il rêve, il confond. Les plaisirs de la chair et du cœur s'entrelacent jusqu'au point de rupture. Et la mécanique de la vie s'enchaîne, en faisant irruption comme un bailleur qui réclame son dû. Le film avance alors une morale : l'homme est « sauvagement domestique et domestiquement sauvage » quand il s'agit d'amour. L'un agit pour l'épanouissement, l'autre pour le bien-être. Et tout ce qui suit dépend de ce choix. Ébinto démontre ces instants où le rêve se change en fantasme, puis le fantasme en dégâts (responsabilité, racines, karma). Et ce qui semblait être une nouvelle se termine par un procès : un prologue de confession.
Par Bekoumè
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